Eau, levier de compétitivité pour les entreprises wallonnes
Écrit par Elisa Moreau
16.03.2026
Longtemps considérée comme une ressource abondante dans nos régions, l’eau devient aujourd’hui un facteur stratégique pour l’économie. Les entreprises wallonnes en dépendent à toutes les étapes de leurs activités : production, refroidissement, nettoyage ou formulation de produits. Dans un contexte de changement climatique, de pression croissante sur la ressource et d’exigences accrues en matière de qualité de l’eau, la sécurité hydrique devient un enjeu direct de compétitivité, d’investissement et de continuité de production.
À l’occasion des Journées wallonnes de l’eau, AKT rappelle que la gestion de l’eau ne relève plus seulement de l’environnement : elle constitue aussi un levier essentiel pour la compétitivité et l’attractivité économique de la Wallonie.
L’eau comme intrant indispensable pour les entreprises
L’eau est un intrant indispensable pour une grande partie des entreprises présentes sur le territoire wallon. Elle intervient directement dans les procédés industriels de secteurs stratégiques pour l’économie régionale (agroalimentaire, énergie, métallurgie, …) mais aussi dans des usages techniques tels que le refroidissement, la production de vapeur, le nettoyage ou la transformation des matières premières. Pour certaines entreprises, la continuité de l’approvisionnement en eau conditionne directement la continuité de la production.
Au début des années 2010, l’industrie consommait environ 22% de l’eau de distribution en Wallonie, soit près de 36 millions de m³ par an. Si l’on tient compte de l’ensemble des prélèvements industriels (captages compris), les volumes utilisés par l’industrie dépassent aujourd’hui les 200 millions de m³ par an.
À l’occasion des Journées wallonnes de l’eau, AKT rappelle que la gestion de l’eau ne relève plus seulement de l’environnement : elle constitue aussi un levier essentiel pour la compétitivité et l’attractivité économique de la Wallonie. AKT appelle à une politique hydrique qui associe pleinement les entreprises et garantisse un cadre réglementaire prévisible.
Avec environs 13 milliards de m³ de réserves d’eau douce, la Wallonie fournit plus de la moitié de l’eau potable du pays, alors qu’elle ne représente qu’un peu plus d’un tiers de la population. Cette position stratégique renforce la responsabilité de la Région dans la gestion durable de l’eau et dans la sécurisation de son approvisionnement pour l’ensemble des usages économiques et notamment avec les changements climatiques de plus en plus fréquents qui entrainent des épisodes de sécheresse, des précipitations plus irrégulières ou encore des tensions saisonnières sur les nappes et les cours d’eau.
Ces changements entraînent des conséquences économiques concrètes : les entreprises peuvent être confrontées à des restrictions d’usage, à des perturbations de leurs procédés industriels ou à une hausse des coûts liés à la gestion de l’eau.
Les données publiées par le WRI Aqueduct Water Risk Atlas placent la Belgique au 18ᵉ rang des 25 pays au monde connaissant chaque année un stress hydrique élevé. Il s’agit du seul pays d’Europe du Nord à apparaître dans ce classement. À titre de comparaison, la situation de la Belgique y est considérée comme plus préoccupante que celle de pays tels que l’Inde, l’Irak ou encore l’Érythrée.
Néanmoins, il faut préciser que la disponibilité de la ressource en eau est globalement plus favorable en Wallonie qu’en Flandre, en raison de plusieurs facteurs structurels et géographiques (territoire plus vaste, pluviosité plus importante, proximité de la Flandre avec la mer qui produit des remontées d’eau salée, …)1.
Ces caractéristiques expliquent notamment la dépendance partielle de la Flandre vis-à-vis de l’eau provenant de Wallonie ainsi que sa vulnérabilité plus marquée face aux aléas climatiques, en particulier lors des périodes de sécheresse.
La Wallonie doit donc utiliser cette disponibilité en eau comme un facteur d’attractivité pour les entreprises.
Qualité de l’eau : entre objectifs partagés et nécessaire prévisibilité
Au-delà de la disponibilité de la ressource, la qualité de l’eau constitue un enjeu stratégique pour de nombreux secteurs industriels. Certaines activités, comme l’industrie agroalimentaire, ont besoin d’une eau de distribution répondant à des standards élevés de qualité sanitaire car elle intervient directement dans les procédés de transformation et de nettoyage.
Cette exigence concerne également d’autres secteurs clés à savoir :
- L’industrie pharmaceutique et biotechnologique pour laquelle l’eau est utilisée dans la fabrication de médicaments, dans les procédés de formulation ainsi que dans le nettoyage et la stérilisation des équipements ;
- La chimie où l’eau intervient comme solvant, matière première ou fluide de procédé dans de nombreuses réactions chimiques. Une qualité stable et contrôlée est essentielle pour assurer la fiabilité des processus industriels et la qualité des produits finis ;
- L’industrie des boissons et brasseries pour laquelle la qualité de l’eau influence directement la composition, le goût et la constance des produits.
En plus de cette demande en eau de qualité, l’eau rejetée par les entreprises constitue également un enjeu important. A cet égard, les objectifs de la directive cadre eau qui vise à protéger les ressources hydriques et atteindre un bon état écologique des masses d’eau sont largement partagés par les entreprises.
Néanmoins, la question de la prévisibilité réglementaire est également centrale pour les entreprises.
En effet, les normes liées à la qualité de l’eau nécessitent bien souvent des investissements importants dans les technologies de traitement ou dans l’adaptation des procédés industriels et ceux-ci s’inscrivent souvent dans des cycles industriels de long terme. Les entreprises ont donc besoin d’un cadre réglementaire clair et prévisible afin de pouvoir planifier leurs investissements.
Si l’on tient compte des pressions environnementales, règlementaires et économiques sur qui créent des tensions sur les ressources en eau, le prix de l’eau (de qualité) risque de continuer à augmenter, notamment à charge des acteurs économiques, notamment industriels mais aussi des ménages et de la collectivité dans son ensemble. Une juste répartition des coûts ainsi qu’une analyse coûts-bénéfices devient dès lors d’autant plus urgente.
Concrètement, aujourd’hui, les entreprises n’ont aucune prévisibilité quant à la norme qui leur sera appliquée. Aussi, il n’y a aucun lieu de discussion qui permettrait d’avoir une vraie concertation sur la manière d’atteindre les objectifs de la directive cadre eau en Wallonie, sans nuire à la compétitivité de nos entreprises.
AKT plaide donc pour l’initiation d’un dialogue structuré avec l’administration sur les rejets des eaux usées industrielles et les normes appliquées aujourd’hui à l’échelle de chaque entreprise. Cette progressivité et cette prévisibilité permettront aux entreprises d’adopter des solutions ambitieuses, soutenables et impactantes et aux pouvoirs publics de prendre en considération les spécificités des secteurs et activités.
Sécuriser la ressource : des initiatives inspirantes
De nombreuses entreprises développent des solutions pour réduire leur consommation d’eau, recycler la ressource dans leurs procédés et valoriser les eaux usées. Ces initiatives s’inscrivent dans une logique d’économie circulaire soutenue par le Gouvernement Wallon et contribuent à renforcer la résilience des activités industrielles.
Certaines entreprises wallonnes proposent également des solutions technologiques dédiées à la gestion durable de l’eau. L’entreprise Eloy Water, spécialisée dans le traitement et la réutilisation des eaux usées ainsi que dans la récupération des eaux de pluie, développe par exemple des systèmes d’assainissement et de recyclage de l’eau, tels que des microstations d’épuration compactes ou des filtres fonctionnant avec des médias naturels et sans consommation électrique.
Dans le secteur agroalimentaire, la FEVIA s’était fixé pour objectif de réduire de 20 % la consommation d’eau par unité produite entre 2010 et 2025, un objectif atteint dès 2021 grâce notamment à l’optimisation des procédés de production, à l’amélioration des équipements et à la réutilisation de l’eau après traitement.
La fédération soutient également plusieurs initiatives sectorielles, comme l’élaboration de feuilles de route d’éco production, le développement de partenariats autour de la gestion durable de l’eau et la participation à des projets liés à l’économie circulaire.
L’entreprise wallonne Lutosa a ainsi optimisé l’utilisation de l’eau dans ses procédés industriels grâce à un suivi plus précis des flux et à l’installation d’équipements plus performants, ce qui lui a permis de réduire sa consommation d’eau de 23 % entre 2017 et 2023.
Dans le secteur pharmaceutique, GSK a également engagé des actions ambitieuses sur ses sites belges de Wavre et de Rixensart. L’optimisation des procédés industriels et des opérations de nettoyage, combinée à la modernisation des installations, a permis de réduire la consommation d’eau de 29 % par rapport à 2020 dépassant ainsi l’objectif initial fixé par l’entreprise. Ces initiatives s’inscrivent dans une stratégie globale de gestion responsable de l’eau visant à améliorer l’efficacité hydrique des sites industriels et à limiter leur impact environnemental.
Conclusion
À l’occasion des Journées wallonnes de l’eau, AKT souhaite rappeler qu’une gestion durable de l’eau, tout en préservant la compétitivité de nos entreprises constitue un enjeu collectif. En associant pleinement les entreprises aux politiques publiques en matière d’eau et en garantissant un cadre réglementaire stable et prévisible, la Wallonie peut faire de la transition hydrique un levier de compétitivité, d’innovation et de développement économique durable.